Une histoire
Notre maison est accompagnée d’un muret de clôture qui délimite une venelle serpentant au cœur d’Anzy-le-Duc, un passage dont la trace figure déjà avec précision sur les plans napoléoniens de 1839. À cette époque, cet étroit sentier constituait le lien ombilical unissant le centre-bourg aux terres agricoles environnantes. Les maisons alentour abritaient le maréchal-ferrant, le cordonnier et le laboureur du bourg.
Au siècle dernier, sa fonction a évolué pour devenir le « chemin de l’écolier ». Les aînés du village me confient d’ailleurs, avec une pointe de nostalgie, que c’était là leur itinéraire quotidien d’enfance pour rejoindre les bancs de la classe. Aujourd’hui, si l’école est devenue la mairie, la venelle assure toujours la jonction entre le cœur du village et l’institution communale, demeurant un lieu de déambulation très prisé des promeneurs.
Un héritage
Ce muret est un élément du langage architectural du terroir, édifié en pierres calcaires de Saône-et-Loire liées au mortier de chaux. Son architecture témoigne de différentes époques de construction.
Une première section s'orne d'un chaperon en dos d’âne, ce couronnement à deux pentes typique de la région, conçu pour protéger la maçonnerie des infiltrations. C’est une signature visuelle que l’on retrouve chez nombre de nos voisins, créant une harmonie minérale propre au bourg.
À l’opposé, une seconde partie est coiffée d’une couvertine en pierres plates, plus basse et probablement plus récente.
Hélas, lors de l'acquisition de la maison, le centre de cet ouvrage présentait une blessure béante : la partie centrale s'était effondrée, laissant place à une clôture de fortune en palettes de bois qui détonnaient avec la noblesse de la pierre.
Un projet
Nous souhaitons rénover cette maison nous-mêmes, dans la limite de nos compétences et des contraintes techniques, y compris la réfection des façades et des travaux d'isolation d’intérieures. La restauration du muret constitue, à ce titre, un terrain d’expérimentation privilégié pour tester et éprouver matières et techniques.
La démolition de la grange attenante nous a laissé un gisement de pierres locales ; leur réemploi sur site s’est alors imposé comme une évidence. Nous avons fait livrer du sable provenant de la sablière de Baugy (à 4 km), ainsi que quelques sacs de chaux, et nous voilà à l’œuvre.
La pratique
Architecte depuis près de vingt ans, j’ai quittée la table à dessin pour confronter la pratique à la matière. J’admets avec humilité que, si la théorie m’est familière, la mise en œuvre concrète m’était jusqu’alors étrangère.
Pour ne pas être confronté tout de suite aux jonctions avec le mur existant, j'ai commencé par la section centrale. Partisane d'un apprentissage sauvage, je me suis inspirée d'une approche de la pierre sèche. Chaque bloc est sélectionné pour sa morphologie, posé avec soin pour trouver sa stabilité naturelle et son niveau.
Comme je reste une apprentie débutante non expérimentée, j'ai scellé le cœur de l'ouvrage au mortier de chaux naturelle NHL 3,5 (selon un dosage traditionnel de 3 volumes de sable pour 1 de chaux), en utilisant des pierres de petit calibre pour le blocage interne.
Une ouverture
Entre la construction nouvelle et le muret ancien à chaperon en dos d’âne, une réserve a été ménagée en anticipation de la pose d’un portillon. Ce vide construit s’inscrit dans une logique de seuil et de porosité, permettant d’établir une relation directe entre le jardin et la venelle. Le projet affirme ainsi la continuité des usages et des perceptions entre espace domestique et espace public. Le muret n’est plus simplement envisagée comme une limite, mais comme une interface, support d’un dialogue évolutif avec le contexte dans le temps.
L'apprentissage
La pratique guide le regard et affine la lecture : depuis que j’ai commencé à œuvrer, chaque muret est devenu pour moi un objet d’observation. Peu à peu, j’apprends à lire les types de mortiers employés et à décrypter les interventions successives inscrites dans la matière du mur.
Le chantier s’est révélé riche en enseignements, mais aussi en déconvenues. Mon premier essai de rejointoiement a été une véritable catastrophe : les laitances de chaux ont blanchi la pierre, estompant le relief et la texture que je cherchais précisément à révéler. La pratique reste à corriger.
La phase finale a sans doute été la plus périlleuse. Le mur existant présentait un faux aplomb inquiétant, penchant vers l'intérieur du terrain, avec des pierres terminales en équilibre instable. Pour corriger cette déclivité, nous avons dû redresser la structure à l'aide de cordes de tension et de cales en bois, avant de reconstruire un pilier robuste pour stabiliser la couvertine.
Le bilan
Pour le moment, le muret conserve une hauteur provisoire. Cette pause est nécessaire pour mûrir notre réflexion sur son devenir : le surmonter par une haie grimpante de glycine ? Comment harmoniser les différents styles et les hauteurs ? L’autoconstruction nous offre cette liberté de prendre le temps de ressentir l’espace après chaque modification, avant d’engager la suite.
Pour ce mur d’environ 7 mètres linéaires, nous avons consommé trois sacs de chaux et environ 360 litres de sable, pour un coût total inférieur à 70 euros. De l’autre côté, nous avons investi du temps : le temps de se renseigner, d’observer, de réfléchir et de pratiquer. C’est aussi le temps qui dira si j’ai œuvré dans les règles de l’art. En bâtissant moi-même, je me sens désormais capable de corriger et de prendre soin de ce patrimoine au fil des années. Le pouvoir ne réside pas dans la capacité d’achat, mais dans la capacité d’agir. Pour ce faire, il faut s’approprier son temps.
Ajouter un commentaire
Commentaires